JUNE ’16 | VOL. 1, #1

La Graine De La Créativité

 


FRANCE | Sarah Ligner


 

 

J’aime le mot de créativité. Il diffère de celui de création, qui revêt une dimension plus solennelle. La créativité, c’est un peu comme une graine qui est plantée dans le sol. On peut attendre qu’il pleuve pour que la graine pousse, donne naissance à une tige, puis à une fleur. Mais on peut aussi aller chercher un arrosoir, le remplir d’eau et arroser la graine plantée dans la terre. La fleur poussera et elle donnera naissance à d’autres fleurs. Cette métaphore du jardinage illustre ce qu’est la créativité: un potentiel à cultiver. Chacun d’entre nous peut s’essayer à le développer, le faire croître et le transmettre à d’autres.

 

pink walls

 

Lorsque j’avais 6 ans, mon institutrice a emmené notre classe au musée. Il n’y avait pas beaucoup de musées dans la région où j’habitais. Dans ce musée se trouvait un important ensemble d’œuvres d’un artiste appartenant au courant de l’art brut. Gaston Chaissac a exercé différents métiers, dont celui de cordonnier, avant de commencer à peindre et à dessiner. Il aimait orner de couleurs et de motifs simples tout ce qui l’entourait. Il avait même peint les portes d’une armoire. Il vivait dans un petit village, voyageait peu mais écrivait de longues lettres à ses amis artistes, écrivains et galeristes. Ses lettres décrivaient son quotidien sous un angle poétique. Il y ajoutait souvent quelques dessins. La découverte de ses œuvres avait ébloui tous les élèves de ma classe. Quelques jours plus tard, à l’école, nous nous sommes mis à peindre sur du papier, puis sur des morceaux de bois. Nous peignions des motifs aux contours sinueux, que nous remplissions de couleurs vives. Ces motifs formaient des personnages semblables à ceux que nous avions vus dans les œuvres de Gaston Chaissac. Cette visite avait changé notre regard sur le monde. Elle nous avait appris que nous avions besoin de peu de choses pour transformer le quotidien. C’était un appel à ne jamais sous-estimer notre imaginaire. Quelques années plus tard, je suis retournée dans ce musée. J’ai observé les écoliers visitant les salles où se trouvaient les œuvres de Gaston Chaissac. J’ai constaté qu’ils éprouvaient toujours la même curiosité, le même émerveillement que j’avais éprouvé.

 

C’est pour cela que j’ai choisi de m’engager dans ce métier que j’exerce aujourd’hui, celui de conservateur de musée: pour créer des rencontres surprenantes et parfois improbables entre des objets et des personnes, mais aussi pour construire un regard différent sur le monde. Il faut toujours commencer par regarder. Lorsque nous exerçons réellement notre regard, alors surgissent les questions. En se posant sur un objet ou sur une œuvre, notre regard active notre imaginaire ainsi que notre capacité à produire quelque chose de nouveau, à penser différemment, autrement. C’est la naissance de la créativité: imaginer quelque chose de nouveau. La pensée peut devenir ensuite un désir de créer quelque chose d’original. Mais au début, il y a véritablement cette pensée, cette mise en branle de l’imagination. Et c’est là, dans le musée, où nous sommes confrontés à ce qui est né de l’imagination des autres, que se forme également une partie de notre propre imaginaire. Le musée protège ces imaginaires et nous confronte à la fois à ce qui nous est familier et à ce qui nous est inconnu. Il nous révèle surtout notre capacité à exercer notre regard pour voir le monde de mille et une façons.

 


 

Sarah Ligner is a museum curator, living in Paris.

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *